samedi 10 septembre 2011

Le débat contradictoire: dans les livres seulement ?

Peu d'infos sur les anti-nucléaires arrivent à passer à la télévision japonaise, ou dans les journaux. On a le sentiment d'une propagande pro-reconstruction et d'un grand silence sur les conséquences de l'accident nucléaire... Ou du moins, il y a des infos, mais rien qui dise clairement que Tepco et le gouvernement ont menti. Rien qui pourrait inciter à la protestation active.

Comme le dit l'historien Pierre-François Souyri dans cet article , c'est plutôt dans les livres qu'il faut aller chercher les infos contestataires et les analyses indépendantes. Et effectivement, j'ai été faire un tour dans une des plus grandes librairies de Tokyo, la nouvelle librairie Kinokuniya à Shinjuku. Près de la porte d'entrée, j'ai trouvé un rayon spécial dédié aux "livres qui réfléchissent sur la catastrophe de l'Est du Japon, la prévention des catastrophes, le nucléaire, la radioactivité, et l'après-catastrophe".


Mais en fait, la majorité des livres parlent bien du nucléaire, et ils ont l'air plutôt virulents. Voici ce qu'on trouve, avec une traduction de quelques titres choisis:


"Les énergies nouvelles changent le monde", "Les mensonges du nucléaire", "En finir avec la société nucléaire", "On n'a pas besoin du nucléaire", "La radioactivité est tombée sur de beaux villages"...




"Interroger les grands crimes de la mafia du nucléaire", "La nourriture contaminée par la radioactivité", "Cartes des hotspots radioactifs"
"La vérité sur la radioactivité"; "Pourquoi la radioactivité est effrayante"; "Se libérer des mythes du nucléaire"


"Manuel d'utilisation des compteurs Geiger", "Pour une société qui ne repose pas sur le nucléaire", "Avant de devenir Tchernobyl", "La fusion des réacteurs"




"Le danger de l'électricité", "la vérité sur Fukushima"


 "La radioactivité à l'intérieur du corps", "Comment protéger les enfants de la contamination radioactive", "Manuel pour protéger sa vie"


"Parler en famille de la contamination radioactive de la nourriture". Celui porte en bandeau la mention "édition d'urgence".

Tout ces livres montrent bien que les Japonais ne sont pas naïfs, et qu'ils savent ce qu'il faut faire pour prendre leur destin en main, se protéger. 
Mais je ne partage pas le relatif optimisme de Pierre-François Souyri: si les critiques ont les moyens de s'exprimer dans les livres, et même si, relativement à d'autres pays industrialisés, le Japon compte énormément de lecteurs cultivés qui achètent beaucoup de livres, il est évident que ce media a une visibilité bien mince par rapport à la télévision ou aux journaux... lesquels rapportent un discours ambiant, fait d'évitements et modelé par des tabous omniprésents. Je ne pense pas que cela suffise à informer, et à alerter la majorité de la population, malheureusement.

mardi 9 août 2011

Désinformation?

On m'a posé récemment la question : peut-on parler de désinformation aujourd'hui au Japon?

Question à laquelle il est difficile de répondre: en fait, beaucoup d'informations passent par les principaux média. Quand les scandales éclatent (boeuf irradié, tests d'urines des enfants de Fukushima...) ils sont diffusés à la télévision. Alors, petit à petit, les Japonais s'aperçoivent que leur gouvernement leur a bel et bien menti. Ils ne lui font plus confiance.

Certes, ce qui n'est pas du tout relayé, ce sont les appels à des actions : aucune info sur les manifestations quand elles sont organisées, alors que c'est rarissime ici! Les appels au secours des habitants de Fukushima? Rien. Les initiatives individuelles de protestation? Rien non plus. Mais en dehors de cela, les Japonais sont bien tenus au courant de l'évolution de la situation.

Cependant, là où on touche vraiment à de la désinformation pure et simple, c'est dans la propagande pro-nucléaire qui bat son plein, envers et contre tout. Voici une vidéo rassemblant des extraits d'émissions de télévision dans lesquelles des "experts" viennent affirmer que... le plutonium n'est pas dangereux.



C'est en japonais, mais avec des sous-titres en anglais si vous cliquez sur "cc" dans le cadre de la vidéo en bas à droite.

Le plutonium donc, ne serait pas plus dangereux que du sel de table. Il ne causerait de dégâts que si on implantait carrément des blocs de plutonium dans des poumons humains. Une émission de télévision pour enfants affirme la même chose.

... je ne suis pas experte nucléaire, mais je lis sur wikipédia:

"On estime qu'une quantité de l'ordre d'une dizaine de milligrammes provoque le décès d'une personne ayant inhalé en une seule fois des oxydes de plutonium. En effet les test sur babouins et chiens montrent une mortalité de 50 % : au bout de 30 jours avec 9 mg, au bout d'un an avec 0,9 mg et trois ans avec 0,4 mg"

... ah oui, c'est vrai, les Japonais n'ont pas du tout l'habitude d'aller chercher des infos contradictoires sur Internet. Et aussi ils sont tellement effrayés par ce qui se passe qu'ils ne demandent qu'à croire le premier venu qui leur assurera que tout va bien, qu'il ne faut pas avoir peur.

Désinformation, propagande censure... sérieusement, j'habite où, là??

mardi 2 août 2011

Message de SOS de Fukushima



C'est traduit en français. Regardez et partagez.
Il y a aussi une pétition à signer ici :

http://www.mcr-fukushima.net/english/

Merci pour eux.

lundi 1 août 2011

Centraliser l'information

Depuis des semaines j'écris ici sporadiquement, mais sur Facebook j'envoie et répertorie de nombreux liens parlant de la catastrophe, de sa gestion par le gouvernement, et du nucléaire en général. C'est qu'il est très important d'avoir des sources fiables pour pouvoir argumenter. Quand vous dites que vous êtes contre le nucléaire, il y a toujours quelqu'un pour vous traiter de "Tchernodébile" (si si, j'ai déjà entendu ça) et vous dire que ce n'est pas réaliste, qu'on a besoin du nucléaire. Pour les questions techniques de ce genre, on peut renvoyer sur le site du Réseau Sortir du Nucléaire
A mon niveau, tout ce que je peux faire, c'est montrer ce qu'il se passe réellement ici, afin de faire prendre conscience que, d'abord, la catastrophe n'est pas terminée, et ensuite, du genre de conséquences entraînées par un tel accident. Car ça arrivera probablement ailleurs qu'au Japon. Et quand on n'est pas spécialiste, il faut des arguments solides pour ne pas passer pour le paranoïaque de service.

Voici d'abord un blog qui répertorie des articles sur la question du nucléaire au Japon et la situation à Fukushima :  il centralise l'information en français, ce qui est indispensable. Bravo à eux de prendre le temps de faire ça...

Ensuite, voici la liste des articles (beaucoup sont en anglais) que j'ai relayés sur ma page Facebook. J'ai pensé qu'il serait utile d'en faire la liste ici. ça peut toujours servir. Il y en a de toutes sortes.
Le plus important, c'est de faire vivre cette information, de la faire suivre. Il faut continuer à parler de Fukushima, la catastrophe est loin d'être terminée.


Articles les plus récents
 
- 2 août: les plus forts taux de radioactivité depuis le 11 mars ont été détectés à Fukushima Daiichi:  10000 millisieverts/h, soit une dose qui tue un homme en deux semaines.



Sur la censure des informations
 
- le gouvernement japonais aurait passé une loi lui permettant de censurer ce qu'il appelle des "fausses rumeurs" concernant Fukushima sur internet. C'est à vérifier, en japonais j'ai trouvé cette source mais c'est un blog. Cela dit, vu la nature de cette information, il serait logiquement difficile de trouver des sources officielles.
Curieusement, en faisant cette revue d'articles, j'ai cherché celui du Mainichi Daily News (journal japonais important) parlant des matériaux radioactifs retrouvés dans les urines des enfants de Fukushima. Il a été effacé du site ces derniers jours.

- dans tous les cas la manipulation de l'information par les media, sous influence de Tepco et du gouvernement, n'est plus à prouver et a donné lieu à cet article dès avril/mai, publié par le très sérieux Japan Focus, version en ligne de la revue académique Asia-Pacific Journal.

- conférence de presse des parents de Fukushima pour dénoncer les informations "rassurantes" données par le gouvernement, qui se sont avérées fausses. 

Divers

- dès fin mars, aussi sur Japan Focus, un expert estimait que la catastrophe de Fukushima est pire que Tchernobyl et que 200 000 cancers de plus que d'habitude se déclareront dans les 50 prochaines années si les habitants de la zone y demeurent pendant un an.

- le romancier Murakami Haruki, début juin, a prononcé un discours lors d'une remise de prix en Espagne, dans lequel il dit qu'il est irresponsable d'avoir promu l'industrie nucléaire au Japon, pays qui a souffert des bombes atomiques. Cette fois, la catastrophe a été provoquée par la main de l'homme. J'étais à Gifu quand ce discours a été retransmis. Je me rappelle que ma famille d'accueil s'est interrompue pour l'écouter, debouts, en silence.

- sur la commercialisation des boeufs irradiés, à qui on a laissé manger du fourrage exposé à l'air libre depuis la catastrophe.  


- au Japon, on demande d'économiser l'énergie, on culpabilise tout le monde avec ça au point que de nombreuses personnes âgées, n'osant pas allumer leur climatisation, sont mortes à cause de la chaleur. Mais à côté de ça, de nombreux magasins font marcher la clim à fond... portes grandes ouvertes. D'où l'impression que les campagnes pour "faisons tous des efforts pour relever le Japon" ne sont qu'une immense entreprise de culpabilisation et de responsabilisation des individus, sans aucune cohérence ni action systématique derrière.


En français :
 

 
- sur le recrutement des intérimaires du nucléaire au Japon: en gros, des SDF attirés par la mafia, qui cumulent les contrats et dépassent allègrement les doses maximales de radiation avant de mourir sans rien demander à personne. 

- extrait d'émission "C dans l'air" de 2007 qui prédit à peu près ce qu'il s'est passé en mars 2011. A tous ceux qui pensent que "de toute façon, on ne pouvait pas prévoir"...

- témoignage d'un habitant français de Nagano qui explique comment il est difficile de vivre avec la menace nucléaire, invisible, au quotidien . D'où un déni de la réalité de la part de nombre de Japonais, qui ne souhaitent pas s'informer. 

la députée Européenne Michèle Rivasi est allée au Japon en juin, et rend compte de l'absence de mesures de protection pour la population japonaise. 


Malheureusement j'aurai encore sûrement de nombreux articles à ajouter pour compléter cette liste. Lisez, et faites suivre...



lundi 25 juillet 2011

Et pendant ce temps-là, à Fukushima...

Oui, ce blog est à l'abandon, désolée.

Il ne me reste que deux mois au Japon, je suis de plus en plus occupée par le boulot, et aussi, je ne savais pas bien comment enchaîner avec des posts sur "c'est sympa la vie au Japon" après ceux sur le séisme et Fukushima.

Alors histoire de rester dans le ton, une vidéo à voir et à diffuser:



Personne ne bouge, personne ne se révolte, et pourtant il y a de quoi. Je lis des articles qui confirment que la situation est pire que prévu tous les jours.
Mais cette vidéo-là, j'espère vraiment que beaucoup, beaucoup de gens vont la regarder. Je suis simplement écœurée...

mardi 14 juin 2011

Manifestation anti-nucléaire à Gifu

Samedi dernier, le 11 juin, c'était la journée internationale contre le nucléaire. Trois mois après la triple catastrophe séisme-tsunami-centrale nucléaire, des appels à manifester pour l'arrêt du recours à l'énergie nucléaire ont été lancés dans tous les pays, et notamment au Japon. Je savais que quelques grosses manifestations auraient lieu à Tokyo et à Paris, et je regrettais de ne pouvoir y assister. J'ai donc cherché si quelque chose serait organisé à Gifu... et oui, une "parade pour dire au revoir au nucléaire" était bien prévue samedi, de 11h à 13h.
En fait, la liste des manifestations dans les villes du Japon est impressionnante. Sachant que les Japonais sont très peu enclins à sortir dans la rue pour protester, et que les mass media n'ont que très peu relayé les infos contestataires de ce genre, l'organisation de défilés absolument partout dans le pays était déjà un événement en soi.


J'ai réussi à entraîner ma famille d'accueil (enfin, juste leur fille) avec moi. On avait peur de ne pas être nombreux, mais au final, il y avait quand même environ 500 personnes!!

 




Quand nous sommes arrivées au lieu de rassemblement, il y avait déjà pas mal de monde qui distribuait des tracts. Quelles hippies à didgeridoo et djembés se détachaient dans la masse, mais il y avait aussi des paysans qui avaient enfilés leur tenue traditionnelle et leurs bottes pour dénoncer l'impact du nucléaire sur les cultures. Beaucoup de jeunes parents avec leurs enfants, aussi. Et même une grand-mère en kimono qui n'était pas la dernière à lever le poing et entonner des slogans anti-nucléaires. Sur les pancartes, on pouvait lire "c'était donc un mensonge", "le peuple n'est pas idiot", et autres "on n'a pas besoin du nucléaire". La plus grande bannière était rédigée en japonais, anglais et français, mais je n'ai pas vu d'autres Occidentaux.




De cette première expérience de manif japonaise pour moi (et pour presque tous les autres aussi sûrement, à commencer par la jeune fille qui m'accompagnait), j'ai été surtout frappée par le sens de l'organisation. Cela relève du cliché de le dire, mais c'était vrai. Des pancartes "non au nucléaire" ou encore des simili masques à gaz en papier avaient été préparés, et ont été distribués en grande quantité à tous les manifestants.
Au départ du cortège, on nous a demandé de nous mettre en rang par quatre, et de faire des groupes de 100 personnes maximum avec un espace entre chaque groupe... J'ai bien pensé à nos manifs parisiennes, notamment celles où l'on passe 2h à savoir dans quel sens il faut aller!






Des policiers nous ont encadrés, et nous avons pu démarrer... sur la route, mais sur le côté, afin de ne pas gêner la circulation qui n'avait pas été barrée. Au niveau de la gare, nous avons eu affaire à des extrémistes  nationalistes, armés de drapeaux japonais, qui étaient là, eux, pour défendre le développement du nucléaire. Ils n'étaient qu'une dizaine, mais leurs hauts-parleurs crachaient des messages d'insultes laissant entendre que les manifestants pro-nucléaires n'étaient pas des "bons" Japonais, et n'avaient rien compris... Peu importe, notre cortège a redoublé de bruits, de chants, de slogans, et on leur faisait des signes de la main et des sourires. Aucun affrontement. Incroyable.

De mon côté j'ai enfin trouvé une utilité au sifflet d'urgence que j'ai accroché à mon téléphone depuis le séisme. J'ai sifflé et sifflé pendant près d'une heure au rythme de "sayonara genpatsu", "au revoir le nucléaire". Quand nous sommes retournés à notre point de départ, un journaliste est venu me demander d'où je venais, et pourquoi je manifestais. Il m'a demandé quel était le message que je souhaitais faire passer, en tant qu'étrangère. J'ai improvisé quelque chose sur le thème du Japon que j'aime et que j'aimerais voir sans danger, pour pouvoir y venir sans inquiéter famille et amis. Mais peu importe la pertinence de mes réponses, le lendemain, dans le journal, il n'y avait qu'un tout petit article. Il mentionnait quand même que dans la foule, on voyait "des paysans, des mamans avec leurs enfants, et même des étrangers". Si ça peut servir à quelque chose... Espérons.






vendredi 10 juin 2011

Franponais de Gifu

Je suis cette semaine à Gifu, dans ma famille d'accueil d'il y a 6 ans. A l'époque, c'était la première fois que je venais au Japon, et j'ai passé trois semaines dans trois familles différentes. J'ai égaré les adresses des uns et des autres, et on a perdu contact. Mais avant de venir au Japon, dans le déménagement, j'ai enfin remis la main sur une lettre, et j'ai pu reprendre contact avec les Yamashita. Même après tout ce temps, ils m'ont tout de suite proposé de venir passer quelques temps chez eux. Ils sont toujours aussi chaleureux, et m'ont encore une fois emmenée visiter plein de petits coins de montagne ou de campagne. J'aurai des photos à montrer en rentrant! Pour l'instant, je n'ai pas de quoi les transférer, alors je vous ferai juste partager un peu de franponais made in Gifu, pris avec mon téléphone portable dans un magasin de meubles...


Un peu mystique, comme concept, "les légumes stockent le stockage"... Bon ça fait kakkoi c'est sans doute tout ce qui compte.

J'ai aussi sous les yeux un journal publicitaire pour une pâtisserie de Gifu, sur laquelle il y a un petit passage de frangloponais assez gratiné:

"A lot of delicious information is recorded "famille"
famille means "group and family"
"famille de franboisier"
Everybody is a family of franboisier. Hereafter,
various information will be sent."

Si quelqu'un arrive à déchiffrer ce message codé...


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A part ça, demain 11 juin c'est la journée internationale contre le nucléaire: il y aura des manifs partout au Japon et dans d'autres pays du monde, dont Paris.
Pour les actions en France, vous pouvez cliquer ici.

Pour les actions au Japon, en français, c'est ici .

Moi je serai à la manif de Gifu demain avec ma famille d'accueil!

jeudi 26 mai 2011

Posters de setsuden

Depuis le 11 mars, on peut voir énormément de posters créés par des illustrateurs et graphistes japonais pour inciter au setsusen (économies d'énergie) ou simplement pour dire "Courage, le Japon!".
Samedi dernier, je suis passée devant le temple Honganji de Tsukiji, à Tokyo, et sur tous les murs d'enceinte étaient alignés des affiches de ce genre.
Voici quelques-uns de ceux que j'ai préférés...

Le poster du milieu dit : avec la lumière que vous aurez éteinte, quelqu'un pourra allumer la sienne.

La grue, symbole de longévité, et d'espoir... Fait penser à celles qui sont déposées devant le Genpatsu-dome à Hiroshima.

Affiche du milieu : "Vous n'êtes pas seul. Nous sommes un."


Affiche de gauche: "Allumons la lampe du coeur"


En plus d'être jolis à regarder, ces posters dégagent quelque chose de vraiment positif. Toute cette effervescence créative, ces couleurs, nées pourtant d'une catastrophe sans pareille... L'optimisme forcené qui en ressort mettait du baume au cœur à tous les passants, je crois.

mardi 17 mai 2011

Pétition - Refusons l’exposition des enfants japonais à des doses élevées de radioactivité

Je profite de mon blog (même si son audience est plus que modeste) pour relayer le texte de la pétition lancée par le réseau "Sortir du nucléaire" ainsi que des associations internationales et japonaises (notamment Greenpeace Japan). Il concerne l'exposition des enfants des écoles du département de Fukushima à des doses de radiations dangereuses pour leur santé, présente et à venir.

Le texte s'adresse à l'ambassadeur du Japon en France. Des associations japonaises, à commencer par celle des mères des élèves de Fukushima, tentent de faire connaître le problème, et pourtant, mes amis japonais ici n'en ont pas entendu parler...  Cela justifie, je pense, que l'on passe par l'étranger, afin de tenter d'améliorer la visibilité de cette affaire.

À l’attention de M. Yasuo SAITO, Ambassadeur du Japon en France

Votre Excellence,
En France comme en Allemagne, 20 mSv/an est le seuil maximal d'irradiation recommandé pour "les personnes affectées à des travaux sous rayonnements ionisants", c'est-à-dire pour les travailleurs du nucléaire. Au Japon, la loi sur les normes du travail interdit aux personnes de moins de 18 ans de travailler dans ces conditions. De plus, les nourrissons et les enfants sont plus vulnérables que les adultes aux effets sanitaires néfastes de la radioactivité.
Or, le 19 avril 2011, le gouvernement japonais a décidé de relever de 1 mSv/an à 20 mSv/an la norme de radioprotection pour les écoles de la préfecture de Fukushima. Permettre que des enfants soient exposés à de telles doses de rayonnements est révoltant et inhumain.
Nous condamnons fermement cette décision intolérable. C’est pourquoi, M. Saito, nous demandons instamment l'annulation immédiate de cette décision du gouvernement nippon autorisant l’exposition des enfants japonais à des doses de radioactivité pouvant atteindre 20 mSv/an.
Actuellement, 75 % des écoles élémentaires et intermédiaires de la préfecture de Fukushima présentent des niveaux de contamination tels qu'elles relèvent de « zones de contrôle des rayonnements » (0,6 microSv/h ou plus). Pire encore, 20 % des écoles relèvent de « zones individuelles contrôlées sur l'exposition » (2,3 microSv/h ou plus) et présentent une situation radiologique extrêmement dangereuse.
Aucune dose de radioactivité n'est inoffensive. La très officielle Commission Internationale de Protection Radiologique (CIPR) admet elle-même que « toute dose de rayonnement comporte un risque cancérigène et génétique ». Les normes d'exposition ne correspondent en aucun cas à des seuils d'innocuité scientifiquement fondés ; elles définissent seulement des niveaux de « risque admissible ». Admissible par qui ? Par ceux qui décrètent les normes, ou par ceux qui les subissent en pratique?
M. Saito, à ce jour, les nombreuses associations japonaises * qui se sont élevées contre cette décision n'ont eu aucune réponse tangible à leurs questions : pourquoi, comment et par qui cette décision a-t-elle été prise?
Ces questions sont aussi posées par M. Toshisô Kosako, qui a démissionné le 29 avril de son poste de conseiller spécial du Premier Ministre japonais en matière de protection contre la radioactivité. Lors d'une conférence de presse, le professeur Kosako, en larmes, a déclaré qu' "il est tout à fait inacceptable d'appliquer une telle limite de dose à des enfants en bas âge, et à des élèves de classe primaires, et il est urgent de revenir sur cette décision".
Votre Excellence, nous demandons instamment que le gouvernement japonais annule immédiatement la décision autorisant l'exposition des enfants à des doses d'irradiation pouvant atteindre 20 mSv/an, et prenne au contraire toutes les dispositions nécessaires pour les préserver de l'exposition à la radioactivité.
Nous demandons également que le gouvernement japonais rende public sans délai le nom des experts qui ont avalisé cette décision inhumaine.
Votre Excellence, nous espérons que vous mettrez tout en œuvre pour que votre gouvernement fasse droit aux demandes légitimes des associations japonaises * - des demandes qui sont aussi les nôtres. Nous vous prions de croire, M. Saito, à notre haute considération, ainsi qu'à notre vigilance quant aux mesures prises par le gouvernement japonais pour protéger ses citoyens.

Nous adressons nos pensées solidaires et notre soutien au peuple japonais dans les terribles épreuves qu’il affronte aujourd’hui.

* Pétition lancée par les associations Green Action, Greenpeace Japan, Citizens' Nuclear Information Center, Citizens Against Fukushima Aging Nuclear Power Plants (Fukuro-no-Kai), Osaka Citizens Against the Mihama, Oi, and Takahama Nuclear Power Plants (Mihama-no-Kai), Friends of the Earth Japan. Voir : http://fukushima.greenaction-japan.com/ et http://blog.canpan.info/foejapan/daily/201104/24. Voir aussi l'appel au secours lancé par le collectif japonais des Mères réunies pour Sauver les Enfants des Radiations : http://mscr2011.jugem.jp/?eid=4


Vous pouvez aussi agir en téléphonant à l'ambassade ou en envoyant des mails: la marche à suivre est expliquée ici. 


Merci!

mercredi 11 mai 2011

Fukkô


Bon, alors, déjà, le setsuden, tout ça, oubliez tout ce que je vous ai dit. Les deux pauvres escalators de ma gare ne fonctionnent toujours pas, mais juste à côté, un bâtiment commercial tout neuf, dont aucune enseigne n’a encore ouvert à l'étage, fait fonctionner les siens toute la journée. Le rôdage, sûrement…
Et surtout, l’autre soir, à Shinjuku, à part quelques rares immeubles plongés dans le noir, tout était comme d’habitude : écrans publicitaires géants hurlant sur les façades, queues devant les restaurants, magasins remplis à 22h.

Tout ceci sans doute lié, une fois de plus, au leitmotiv du moment : « tout est normal, rien à signaler. » De très nombreuses initiatives voient le jour afin de revenir à une activité normale, et pour cela incitent à la consommation pour relever le pays. Soutenir le Tôhoku par des achats, c’est le fukkô, la « reconstruction ». Belle idée, mais dont la question des limites se pose, si l’on est un tout petit peu cynique : aucun vendeur de voiture qui n’affiche un « achetez pour le Japon ! », aucun fabricant d’électro-ménager qui ne fasse de pub pour ses appareils « écologiques » qui utilisent moins d’électricité. Soit, l’économie en tant que système global se relance par la consommation ; à qui exactement cela profite pour le moment, c’est une autre affaire.

Là où, pour ma part, ça coince vraiment, c’est au niveau des campagnes du gouvernement pour le fukkô. Je préfère préciser d’avance que ce que j’écris n’engage que moi, et je ne l’écris que sur la base de ce que je vois tous les jours et entends de la bouche de mes amis et connaissances ici. Je ne suis experte ni en média japonais, ni en nucléaire.

Le gouvernement, donc, a lancé une campagne pour le « fukkô », s’adressant à tous les Japonais, pour engager chacun à accomplir de petits actes du quotidien qui, mis bout à bout, mèneront au rétablissement du pays. Dans ces affiches que j’ai vues dans tous les trains que j’ai emprunté à Tokyo depuis deux semaines, on peut notamment lire qu’un des actes de soutien au pays, donc acte qu’on peut dire « patriotique », consiste à manger des salades de légumes du Tôhoku. Ha. 



Alors, évidemment, le département de Fukushima, et même les départements limitrophes, ne sont pas l’ensemble du Tôhoku, et il ne faut pas tout confondre. Evidemment, c’est bien de vouloir éviter les réactions de rejet radicales : certaines personnes venues de la zone évacuée se sont déjà fait refuser dans des hôtels et traiter en pestiférées, et cela, c’est très grave.

Mais le problème est que le débat sur la contamination des aliments n’a pas lieu. Le pic de radioactivité est passé, circulez, y’a rien à voir. Ou plutôt si : des ministres croquant des tomates de Fukushima en disant qu'elles sont très bonnes. Fin du "débat".
Et force est de constater qu’il n’est pas de bon ton de vouloir savoir d’où proviennent les légumes que l’on a dans son assiette. Il est même carrément tabou d’en parler : chacun fait ses courses sans montrer de suspicion, et cela même si les boîtes d’œufs et les briques de lait (toujours cru ici, pas d'UHT)  n’ont aucune mention d’origine. Aucun restaurant n’affiche d’information de provenance pour rassurer la clientèle, et bien sûr, personne ne pose de question sur les ingrédients du menu.  

Pire : se méfier est, en réalité, un acte anti-patriotique. Le discours ambiant est clair : il faut être soudés, aller tous ensemble de l’avant vers la reconstruction, et cela implique de ne pas remettre en cause ce que dit le gouvernement. Pour enfoncer le clou, une bonne dose de culpabilisation de ceux qui voudraient réfléchir par eux-mêmes n’est pas de trop.
Entendu la semaine dernière dans mon cours :
« J’ai vu des épinards qui étaient passés de 100 yens (=0,80 €) à 10 yens la botte au magasin ! C’étaient des épinards qui venaient de Fukushima. Les pauvres agriculteurs, il faut acheter leurs produits ! S’ils sont en vente, c’est bien qu’ils sont bons d’après les critères de contrôle du gouvernement. »
En fait, il y a même des associations de personnes qui encouragent à acheter des légumes provenant spécifiquement de Fukushima. 


Individuellement, il y a bien sûr des Japonais qui émettent des doutes ; mais la plupart d’entre eux évitent d’en parler trop fort. L’une des idées que j’ai entendues d’une amie est que les habitants de Tokyo culpabilisent vis-à-vis des habitants de Fukushima, car la centrale qui a détruit leur région alimentait la capitale en électricité. C’est donc aux Tokyoïtes, bénéficiaires de cette énergie, de faire quelque chose pour les sinistrés, et notamment les agriculteurs qui risquent la faillite. Comme si la responsabilité du choix nucléaire retombait sur les épaules de millions d’individus… alors que ceux-là n’ont jamais eu leur mot à dire dans le débat. Débat qui n’a de toute façon pas eu lieu (encore un), puisque les chercheurs anti-nucléaires n’ont pas voix au chapitre à l’université, et que les centrales ont été vendues avec des campagnes de communication où le nucléaire fait partie des énergies qui protègent la nature et les pingouins trop mignons, au même titre que le solaire et l’éolien…


L’hypocrisie de cette culpabilisation est de toute façon manifeste : qui mange des légumes de Fukushima en grande quantité aujourd’hui ? Les clients des chaînes de restaurant les moins chères (il faut que je retrouve la source). Et les enfants des écoles de Fukushima, à la cantine ; écoles dont le gouvernement a autorisé la réouverture en remontant le seuil acceptable de radioactivité pour un enfant à 20 millisieverts, soit la dose maximale en France pour les employés des centrales

Je ne prétends pas détenir de solution ; le préjudice porté à la région sinistrée est catastrophique, un agriculteur de Fukushima s’est déjà suicidé. Mais la gestion du problème donne vraiment le sentiment d’une politique de l’autruche, pour ne pas dire « criminelle », comme une amie Japonaise. L’associer à l’idée de patriotisme fait tout simplement peur.

Ici et là, je vois quelques affiches de "fukkô" franchement nationalistes. J’entends plus souvent qu'avant les camions noirs passer dans la rue… Je ne suis pas la seule à l’avoir remarqué. Espérons que ça n’a rien à voir.

mercredi 4 mai 2011

Retour au Japon


Je suis de retour au Japon. Je suis rentrée le 20 avril. D’abord à Gifu, ville tranquille entre les montagnes qui la protègent, et où la vie n’a pas été trop dérangée depuis le 11 mars. Et depuis une semaine environ, c’est Tokyo à nouveau.

Je ne savais pas à quoi m’attendre en rentrant. J’avais regardé le Japon pendant 5 semaines à travers le miroir déformant des media français, qui exagèrent parfois, pas toujours, mais qui sont surtout le reflet de certaines réactions françaises aux antipodes des réactions japonaises. J’aurais dû me douter qu’une fois ici, le Japon présenterait le visage d’un convalescent, mobilisant toutes ses forces pour sourire et dire que tout va bien. Tous ensembles, dans le courage, le soutien. Tous, déjà, en avant vers la reconstruction, pour se relever le plus vite possible. Pas de temps pour s’apitoyer, ou alors ça a été rapidement évacué pendant que je n’étais pas là. Un peu trop rapidement, peut-être?

La vie est donc normale ici. A quelques détails près.

Devant les gares, des groupes de jeunes, par trois le plus souvent, s’usent la voix  à longueur de journées. Leurs cris sont des appels aux dons pour des initiatives de soutien aux sinistrés du Tohoku. Dans ce pays où personne ne fait jamais la manche, leurs demandes prennent des airs de suppliques, accompagnées de nombreuses phrases de politesse. Ponctuées de longues inclinations devant la foule des passants.

Dans les trains, des espaces blancs se révèlent entre les publicités. Je n’avais jamais remarqué ces numéros qui organisent l’espace publicitaire, le démultiplient, dans chaque compartiment, au dessus des portes, sur les portes, entre les portes et les sièges, au dessus des sièges, au dessus des allées… Le blanc est criard et signale maintenant leur absence. Pudeur, messages inadéquats dans la situation actuelle? Je ne sais pas pourquoi ces publicités ont disparu. Je ne peux malgré tout m'empêcher de trouver cet espace de silence bienvenu.

Les économies d’électricité, ou setsuden, sont devenues la priorité des habitants du Kantô. Sans la centrale de Fukushima pour l’alimenter, Tokyo va faire face à une pénurie d’électricité, qui pourrait être assez sévère cet été (pas de climatisation, programme peu réjouissant lorsqu’il fera 35° et 90% d’humidité…). Ici et là, des panneaux indiquent que tels projecteurs devant des bâtiments ne s’allumeront pas le soir. Des escalators ne fonctionnent pas, avec un petit écriteau d’excuses. Des messages signalent que telle ligne de train ne fonctionnera qu’à 80% de sa capacité les jours fériés. L’éclairage cru des gares est atténué. L’immense panneau publicitaire pour le pachinko d’en face de mon appartement n’allume plus ses néons.
… autant de détails qui, en fin de compte, ne génèrent quasiment aucune gêne. L’occasion de se rendre compte que le régime de consommation habituel d’électricité est plutôt une surconsommation, un gâchis phénoménal.
A la maison aussi, quelques gestes deviennent des habitudes rapidement : ne pas laisser d’appareils en veille. Chauffer l’eau à la casserole plutôt qu’à la bouilloire électrique.
Et de peur d’un nouveau tremblement de terre, fermer le robinet à gaz après chaque utilisation. Ranger le four, situé dangereusement en haut d’une étagère, quand on ne s’en sert pas.

Mais pour le moment, ça ne tremble pas. Mon cerveau me joue des tours à chaque instant, j’ai dû trop rejouer la scène du 11 mars dans ma tête. Je pense sentir une oscillation, je regarde le fil du plafonnier : il ne bouge pas.

Non, tout est normal. Ou presque.

Mais quand même, au karaoke, une chanson d’après-guerre a refait son apparition. Elle dit d’aller en avant, la tête levée, pour empêcher les larmes de couler. Elle dit que même seul dans la nuit, il faut marcher…


lundi 21 mars 2011

Soutien aux victimes du séisme et du tsunami



            Suite à la catastrophe au Japon, je suis rentrée en France pour un mois. Il s’agissait pour moi avant tout de rassurer ma famille ; et de plus, continuer mes recherches comme si  de n’était semblait hors de propos pour les prochains jours. J’ai donc choisi d’interrompre mon terrain pour un mois, je rentrerai le 14 avril. 

            Les media se lassent de la situation, qui n’évolue pas. On va en entendre de moins en moins parler dans les jours qui viennent, mais le problème sur place est loin d’être réglé. Il faudra des années pour reconstruire la région du Tôhoku dévastée par le tsunami. Mais en ce moment même, ce sont des centaines de milliers de Japonais qui n’ont plus de toit, pas de chauffage, peu de nourriture. La situation sur place est encore en train de se dégrader, par manque de soins aux victimes. Il est urgent de les aider.

            Que peut-on faire ? 

            Les dons de sang provenant d’Européens ne seraient pas acceptés pour raisons sanitaires ; quant à être bénévole pour aider sur place, les problèmes logistiques sont énormes : pas d’essence, pas assez de nourriture pour tout le monde.
           La seule possibilité d'action donc : envoyer de l'argent. Les organisations caritatives remarquent que la solidarité pour le Japon se fait bien plus mince que celle survenue spontanément suite, par exemple, au séisme en Haïti. Le Japon a une image de pays riche, et cette image lui nuit : les gens sont réticents à donner. Aucun spot à la télévision, aucune campagne de masse pour recueillir des dons. Or, les organisations comme la Croix-Rouge ont besoin de moyens, pays riche ou pas, pour pouvoir porter secours aux populations.

            Pour faire un don, vous pouvez passer par le site de la Croix-Rouge française : 


            Ou si vous préférez, donner directement à la Croix-Rouge japonaise. L'ambassade du Japon en France donne les coordonnées de ses comptes ici : 


            Les initiatives artistiques semblent éclore un peu partout. Vous pouvez notamment acheter aux enchères des dessins sur ce site : http://cfsl.net/tsunami/ . Les bénéfices seront reversés à Give2Asia, pour les victimes du tsunami.

            Enfin, une chanson de Fool&Scissors, un groupe dont j’ai déjà parlé ici, et que j’ai vu en concert plusieurs fois à Tokyo. Dans le noir des coupures d’électricité, ils ont écrit une chanson, qui dit qu’ils sont en vie. Un message d’espoir simple et dépouillé : « on est en vie », et c’est ça le principal. 


dimanche 6 mars 2011

"Tokyo Freeters", les travailleurs précaires au Japon

Il y a un mois, Arte a diffusé un documentaire intitulé « Tokyo Freeters » (2010, réalisé par Marc Petitjean) qui décrit le quotidien de deux millions de Japonais : les « freeters ».
Contraction de l'anglais «free», "libre" et de l'allemand « arbeiter », "travail", ce néologisme des années 1980 désigne à l’origine de jeunes Japonais qui, pour ne pas s’enfermer dans un travail aliénant en entreprise, avec heures supplémentaires et hiérarchie insupportable, choisissent d’aligner les petits boulots, pour un style de vie plus flexible et qui laisse plus de place au temps pour soi. J'en avais déjà un peu parlé avec le drama "Freeter, ie wo kau".

Le problème, c’est qu’aujourd’hui, en 2011, être freeter est rarement un choix. Avec les crises économiques successives, les entreprises japonaises ont été fort aises de pouvoir embaucher des travailleurs précaires pour des salaires ridiculement bas. Le travail temporaire, à temps partiel, sans garantie, s’est donc répandu et représente aujourd'hui, d'après le documentaire, 34% du marché du travail. A titre de comparaison, en France, c’est 13%.

Il est très facile de devenir freeter. Le chemin normal pour un Japonais qui peut faire des études, c’est de chercher un emploi en 4ème année d’université, d’avoir une promesse d’embauche, et d’intégrer une entreprise. Si on loupe une marche, ou si le premier job ne plaît pas  et qu’on veut en changer, l’alternative est souvent de prendre le premier job temporaire qui passe. Et après, les grandes entreprises ne veulent plus de vous. Vous êtes un freeter.

Être freeter, c’est avoir à peine de quoi vivre : et quand on a de quoi manger, on n’a parfois pas de quoi se loger. Le documentaire montre un jeune homme qui dort dans des cybercafés, mais j’en ai aussi connu qui habitent à l’année dans des guesthouses à 12 personnes par « chambre ».

Être freeter, c’est ne pas voir l’avenir suffisamment loin devant soi pour fonder une famille. Quand le gouvernement japonais bombarde les femmes enceintes de primes pour enrayer la dénatalité, il pourrait aussi voir le problème sous cet angle... 

Être freeter, c’est être doublement stigmatisé : ceux qui ne font pas partie d’une entreprise ne sont pas reconnus comme membres à part entière de la société. Ils font partie des «losers». Mais en plus, la vague des freeters étant au départ teintée d’hédonisme, leur image est très dévalorisée. Ils sont vus par les media, et par leurs parents, comme des feignasses qui ne veulent pas travailler, qui ne participent pas à l’avancée économique du pays, qui vivent égoïstement pour leur propre plaisir… Alors qu’ils ne font en grande majorité que subir la situation. On leur dit que c’est de leur faute, en gros.

Accablés par l’opinion commune, ils sont peu nombreux à se rebeller, à revendiquer des droits ou des salaires plus élevés. Le documentaire montre les initiatives de certains : syndicats de freeters, manifestations, associations de magasins « alternatifs » à Kôenji (quartier de Tokyo) : boutiques de récup’, bars, etc. Une jeune auteure activiste, Karin Amamiya, passe (un peu) à la télé, écrit des manifestes de cette jeunesse qui ne veut plus se faire écraser et culpabiliser. Elle a, d’après le documentaire, contribué à remettre au goût du jour le roman prolétarien de 1929  «Le  Bateau-Usine », de Kobayashi Takiji, qui décrit la vie de pêcheurs de crabe surexploités qui se révoltent contre leurs employeurs. Comme un écho à la situation d’aujourd’hui, de 5000 exemplaires vendus par an en moyenne, on approcherait aujourd’hui le million de ventes par an.

Le documentaire interroge les solutions, les portes de sortie : un nouveau style de vie ? Oui, mais lequel ? Être pauvre, et c’est tout ? Réinventer la société, comment ? Dans la société japonaise où une seule voie, tracée toute droite, est considérée comme légitime, ceux qui empruntent les chemins de traverse se font de plus en plus nombreux. Cependant, les manifestations restent faibles, et la visibilité des mouvements de révolte est mineure.La prise de conscience a encore une ampleur très réduite. 

Même si ce documentaire a des défauts, fait des raccourcis un peu rapides (la société japonaise serait si compétitive que personne n’aurait jamais confiance en personne... faut quand même pas exagérer), allez le voir si vous le pouvez. Il sera diffusé à la Maison de la Culture du Japon à Paris le 16 mars à 21h ( 101 Bis Quai Branly, Métro Bir-Hakeim). Sinon, on le trouve sur Internet… en cherchant, quoi.


Si vous voulez en lire plus :


mercredi 2 mars 2011

Des sushi faits maison... instantanés

Si vous avez une bonne mémoire, vous vous rappellerez peut-être d'une publicité qui passait en France il y a environ dix ans, pour les produits "Rapid'Asgerges" et "Fast'huîtres": des asperges en tube et des huîtres en spray, prêts en cinq minutes. Passé la première minute de dégoût, on se rendait compte, qu'en fait, c'étaient -heureusement- de fausses pubs qui dénonçaient les produits non-naturels, reconstitués chimiquement, édulcorés...

... et bien, apparemment, les Japonais ont inventé le "rapid'sushi" et "fast'maki", sauf que cette fois c'est pour de vrai! Un peu d'eau, quelques sachets de poudres colorées, on mélange, et c'est prêt! Le meilleur (?!), c'est que le résultat est un produit tout à fait comestible!




Bon, en fait, c'est un genre de jouet pour les enfants et apparemment ça a goût de bonbon (j'ai pas été vérifier personnellement). N'empêche qu'entre ça et les instanto râmen, j'espère que les petits Japonais ont par ailleurs une bonne éducation gastronomique. Faudrait pas qu'ils finissent par nous pondre sérieusement des vrais rapid'asperges dans quelques années.

Bonus: rapid'asperges et fast'huîtres


vendredi 25 février 2011

Les bonnes manières du métro


Dans le train et le métro, au Japon, les « bonnes manières » à observer sont plus strictes qu’en France. En général, on essaye de se faire discret et de se tasser dans un coin, pour rendre la vie à peu près supportable dans des wagons souvent surchargés.

Afin de rappeler à ses usagers les règles de bienséance, la compagnie de métro de Tokyo a lancé depuis plus d’un an une campagne intitulée « please do it at home - 家でやろう » [faites-le à la maison], qui montre tout un tas d’attitudes à proscrire, suivie de « please do it again - またやろう » [faites-le encore] qui montre cette fois les bonnes conduites à adopter. Au rythme d’un par mois, de nouveaux posters viennent donc décorer les couloirs du métro et l’intérieur des wagons. En voici quelques-uns.

La série « please do it at home », d’abord. Tout un tas d’interdits, du plus évident au plus subtil :


  • ne pas s’étaler sur la banquette, prendre toute la place (et ne pas boire ni manger par la même occasion)


  • ne pas se maquiller dans le train (bon c’est vrai qu’on voit parfois des Japonaises sortir toute leur trousse à maquillage mais je vois pas qui ça peut gêner…)



  • ne pas cuver sa bière dans le train (j’en ai déjà vu des comme ça, mais ils sont pas en état pour lire les posters)

 

  • ne pas sortir le butin du shopping (en fait la femme à côté est juste aigrie et jalouse parce qu'on l'a dessinée avec des vêtements moches)







  •  ne pas… jouer au golf avec des flocons de neige ?! (apparemment non en fait ce sont juste des gouttes d'eau: ne pas arroser les voisins avec son parapluie mouillé...)

La multitude d’interdits ne s’arrête pas là, puisqu’on a aussi des posters pour : ne pas parler au téléphone, ne pas mettre ses écouteurs de musique trop forts, ne pas pique-niquer, ne pas boire entre amis, ne pas s’asseoir par terre dans le train, ne pas jeter ses mouchoirs par terre, ne pas bloquer les places prioritaires… et dans d’autres campagnes de pub j’ai aussi vu : ne pas cracher sur le conducteur, ne pas photographier sous les jupes des filles (ah ?)

… Et avec tous ces interdits, on a le droit de respirer ?? Tout juste ! Mais c’est mieux si on adopte les « bonnes » conduites. Et pour ça, hop, une nouvelle série de posters :

  •  baissez le volume de votre musique !

 
  • faites la queue pour entrer dans le wagon ! (là j’avoue que c’est pas bête, en France on est en tas et ça pousse comme des brutes pour entrer, ici en général c’est pas le cas et c’est appréciable)

  • aidez la vieille dame à attraper son sac (mais pourquoi l'autre femme a l’air si méchante ?!)


  • la meilleure pour la fin : éteignez vos téléphones à côté des places prioritaires et vous aurez trop la classe avec des petites étoiles (surtout si vous êtes blond).



Ces posters sont pour certains assez incongrus, mais quand même drôles en général. Surtout avec la tête du « Japonais de base » qui tire une tête de trois kilomètres ou qui ouvre des yeux de poisson.

Bon, on peut pas s’empêcher de se dire que c’est en grande partie pour avertir ces rustres d’étrangers qui dérangent tout le monde avec leurs grands gestes et leurs grosses voix : c’est traduit en anglais, et c'est pas le très faible nombre d'anglophones qui le justifie. Mais aussi, de façon plus subtile, dans la série des « bonnes conduites » les personnages n’ont pas l’air très Japonais (la grande femme aux cheveux bouclés, le blond…). L’idée semble être : « vous savez que les Japonais vous regardent de travers quand vous entrez dans le train (pfff encore un étranger, ça fait du bruit et ça comprend rien) alors épatez-les en étant superpoli ! ».

C’est pas méchant mais ça fait un poil tiquer quand même.

En plus là, tous ceux qui agissent « mal » ont l’air d’être des jeunes ou des étrangers et les pauvres gens incommodés par eux sont des vieux et des salaryman… Alors que je peux vous dire que ce sont pas les derniers pour pousser dans le tas et passer devant la file d’attente avec des ruses de sioux pour pouvoir s’asseoir !

Par contre, dormir sur son voisin et lui baver sur l’épaule (fait courant après 22h) apparemment ce n’est pas considéré comme impoli. Mouais.

dimanche 20 février 2011

Rions un peu avec les Nihonjinron

Au Japon, dans les librairies, il y a un rayon un peu particulier, intitulé « nihonjinron ». Littéralement, cela signifie « traité sur les Japonais » : en clair, des thèses sur les particularités des Japonais et de leur culture, écrites (très majoritairement) par des Japonais. Ces livres représentent des milliers de titres parus depuis les années 1960. Ils ressassent tous à peu près les mêmes idées, et sont extrêmement populaires : les « traits de caractères typiquement japonais » qui y sont décrits sont donc connus de presque tout le monde. Et la majeure partie des gens y adhère.
Dans ces livres de regardage de nombril, on apprend donc, par exemple, que la valeur japonaise par excellence est le « wa », l’harmonie : pas de conflit dans la société japonaise ! Les Japonais ont tous un « cœur » japonais, le « kokoro » : ils partagent tous une certaine sensibilité… corollaire : si vous êtes pas Japonais, vous ne les comprendrez pas, laissez tomber.
Ces écrits très sérieux vous apprennent aussi entre autres que si les Occidentaux sont doués pour l’esprit de synthèse, c’est parce qu’en Occident il y a des déserts. Au Japon, il y a des forêts : donc eux, c’est l’esprit d’analyse leur point fort. Autre perle : si les Occidentaux sont agressifs, c’est qu’ils mangent beaucoup de viande… Les Japonais eux mangent du riz, et le riz, c’est mou (enfin surtout le riz japonais) : d’où la culture du consensus et des rapports plus doux entre les gens.
Évidemment, ça sent le gros cliché à plein nez. Et c’est souvent teinté de nationalisme. C’est là que les problèmes commencent.
Car dans cette logique, les Japonais sont complètement différents du reste du monde. Différents, c’est-à-dire, pour beaucoup d’auteurs de nihonjinron : ils sont meilleurs.

Alors bon, on peut se dire que c’est pas pour autant que tous les Japonais croient dur comme fer à toutes les généralités qu’on peut trouver dans ces bouquins. D’ailleurs, ma coloc nie en bloc l’existence de tout ça : « Nihonjinron ? Jamais entendu parler ! ».

La semaine dernière en cours de japonais, notre prof nous a fait lire un texte de toute beauté dans le genre. L’auteur, apparemment très connu, y décrit quelques formules de politesse japonaise un peu difficiles à comprendre pour les étrangers… jusque là tout va bien. Puis il embraye d’un coup sur : « les Américains, quand ils cassent un verre, ils ne disent pas « j’ai cassé un verre » mais « le verre s’est cassé ». Comme si le verre s’était cassé tout seul. D’ailleurs j’ai demandé à des Européens et des Australiens et même des Chinois, ils disent pareil. Nous, Japonais, nous disons « j’ai cassé le verre », car nous assumons nos responsabilités. Nous reconnaissons nos torts quand nous cassons quelque chose. Peut-être qu’il n’y a que les Japonais au monde qui disent comme ça. N’est-ce pas merveilleux ? Je pense que c’est là la vertu des Japonais. »  (propos abrégés mais ce sont bien ces mots qui sont employés).
Passons sur le fait que c’est faux et qu’en français, en anglais et sûrement dans les autres langues aussi, il est tout à fait naturel aussi de dire « j’ai cassé un verre ».
Subtil, le jugement de valeur déguisé en leçon de grammaire ! Avec l’emploi du mot « vertu » et l’idée « il n’y a que les Japonais qui ont ce sens de responsabilité », ça fait un peu peur.
Cela dit, si mon prof nous a fait lire ce texte, c’était pour avoir nos avis (moi française et les autres élèves, russes et philippines) car il se doutait qu’on ne serait pas d’accord. Les gens n’avalent pas toutes ces idées prémâchées comme ça, en fin de compte. Enfin, au moins ceux qui ont l’habitude de travailler avec des étrangers.
Le truc, c’est que ce texte était sur le programme d’examen d’entrée d’un collège en 2005…
A ce rythme-là, les préjugés contre les étrangers ne sont pas près de disparaître au Japon.